Un nouveau petit livre rouge
Dans un petit format très délicat, fort bien mis en page, et accompagné d'un rouge éblouissant,
ce livre est fait pour nous réveiller et nous étonner.
Le talent d'écriture de Fabrice Hadjadj n'est plus à démontrer : il faut se laisser emporter.
Voici ci-dessous des critiques pour vous aider à partir en sa compagnie...
Résurrection mode d'emploi
L'avis de La Procure
Un nouvel
essai majeur de Fabrice Hadjadj qui scrute la manière dont la Résurrection
change notre vie, dans ses aspects les plus profonds, mais aussi les plus
humbles. Indispensable pour cheminer vers Pâques !
Méditant sur les apparitions du Christ
ressuscité, Fabrice Hadjadj signe un nouvel essai brillant et percutant. Que
nous enseignent aujourd'hui les manifestations du Christ après sa mort ? À
travers douze méditations, l'auteur nous manifeste comment la vie du Ressuscité
vient éclairer notre quotidien.
Interview
Fabrice Hadjadj : "Pour être un bon
ressuscité, il faut d'abord être un bon mort"
propos
recueillis par Jérôme Anciberro
Pour le philosophe et dramaturge Fabrice Hadjadj, directeur de l'Institut
Philanthropos (Fribourg, Suisse) et auteur de Résurrection, mode d'emploi (Magnificat), le Christ ressuscité est
stupéfiant de simplicité. Et le mystère pascal est celui, non pas de
l'immortalité, mais de la mortalité comme lieu d'offrande.
Dans le Credo, il semblerait
que la phrase « Je crois en la
résurrection de la chair » soit une de celles que l'on récite le plus
mollement. Parce qu'on a du mal à y croire, sans doute...
Il y a deux versions du Credo, celle du Symbole des apôtres, avec son « Je crois en la résurrection de la chair »,
et celle de Nicée-Constantinople, déclarant que Jésus est « ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures ». C'est
très intéressant ce lien entre la chair et les Écritures. Le christianisme a
été livré très tôt à des tentations spiritualistes, à travers le gnosticisme,
qui rejetait en même temps la chair et l'Ancien Testament, parce que selon lui
le monde matériel avait été créé par un mauvais démiurge et que le Sauveur
venait nous en arracher définitivement. Une telle tentation demeure toujours
présente, elle est même réactualisée par la technologie, qui croit moins à la
chair qu'aux avatars numériques, et nous tourne vers des formes de religiosité
où il s'agit, par des techniques de méditation, de s'évader de notre condition
dramatique et charnelle. Mais le christianisme est un antispiritualisme. C'est
une religion de l'Incarnation. Le Verbe s'est fait chair et même charpentier
juif assassiné sous Ponce Pilate. C'est à la fois très simple et très
déconcertant pour celui qui cherche dans la religion une fuite ou un opium.
Quant à la Résurrection, ce n'est pas une sortie de l'Incarnation, mais son
point le plus extrême, le corps humain qui entre dans la divinité. Et le « conformément aux Écritures » nous
rappelle que, qui dit chair, dit naissance, inscription dans une généalogie.
C'est pour cela que le Ressuscité ne cesse ne relire Moïse, les Psaumes et les
Prophètes avec ses disciples. Rien n'est plus important à une époque où aussi
bien les fondamentalismes que le technocapitalisme voudraient nous faire sortir
de l'Histoire.
Vous insistez dans votre
livre sur la sobriété de la Résurrection. Pour un tel événement, c'est une
façon de voir les choses un peu paradoxale...
Il suffit de lire les Évangiles... On est stupéfait de cette simplicité,
surpris au second degré, précisément parce que Jésus ne fait pas de chose
spectaculaire, comme on s'y attendrait. Après tout, ce n'est pas rien d'être
descendu aux enfers et d'en revenir : le type qui a réussi ça devrait
ressusciter des tas de morts, faire apparaître des villes en claquant des
doigts, rouvrir la mer Rouge et y installer une rue commerçante... Qu'il
rapporte au moins un message d'outre-tombe complètement ésotérique et inédit.
Mais non. Le Christ ressuscité dit : « La
paix soit avec vous », c'est-à-dire « bonjour ». Et il ne fait même pas les
miracles de sa vie publique. Il est juste là, au milieu des siens, mange et
boit avec eux, leur commente les Écritures, leur fait même un feu et la cuisine
sur les bords du lac de Tibériade. Tout ça pour ça ? Pour mener une vie de
rabbin ? Bien sûr, il y a l'Ascension. Ouf ! un peu de spectacle ! Mais non :
aussitôt apparaissent deux vigiles en blanc qui expliquent aux spectateurs
regardant le ciel que ce n'est pas là que ça se passe. Cette assomption de
l'ordinaire est vraiment extraordinaire. Il n'y a qu'un Dieu pour pouvoir
admirer et assumer les gestes de notre vie quotidienne, car, si, pour nous, ces
gestes deviennent banals, pour lui, ils jaillissent sans cesse de la fraîcheur
de son éternité. Les poètes entrevoient cela. Ils entendent l'inouï qu'il peut
y avoir dans une parole comme « bonjour », qui est une prière, et même l'appel
du Jugement dernier, puisqu'un jour entièrement bon exigerait l'avènement d'un
royaume de justice et de joie.
Il n'empêche que
lorsqu'on évoque la Résurrection, on espère tout de même un petit quelque chose
de plus. On se prend à rêver à l'idée de vie éternelle, par exemple...
Oui, mais la vie éternelle n'est pas une vie dans un autre temps : elle est
la vie ressaisie dans la source du temps ; et elle est déjà donnée, à chaque
instant, dès ici-bas, quoi que ce soit sur le mode de la foi, non de la vision,
et de l'amour souffrant, non pas triomphant. Par ailleurs, la notion de
résurrection s'oppose radicalement à la notion d'immortalité terrestre. Pour
être un bon ressuscité, il faut d'abord être un bon mort. Si bien que la vie
éternelle n'est pas une vaporisation de la finitude comme on le croit souvent,
c'est l'assomption de notre finitude dans l'infini. Le mystère de la
Résurrection est un mystère de la mortalité, mais de la mortalité comme lieu
d'offrande, de don radical et sans retour. Aujourd'hui, les transhumanistes
nous font miroiter un fantasme de vie sans fin. Comment y résister ? On peut
s'apercevoir que leur immortalité nuirait au don de la vie et à la succession
des générations. Mais c'est surtout celui qui croit en la Résurrection qui ne
craint pas de repousser leur élixir en disant : « Je suis contre l'immortalité, je suis pour la mort comme offrande,
ouvrant sur une résurrection bienheureuse. » De nos jours, où l'immortalité
et le dopage technologiques pourraient nous faire sortir de la condition
humaine, la Résurrection change de signe. Hier, elle apparaissait d'abord comme
entrée dans la vie éternelle. À présent, elle se manifeste comme passage par le
drame et par la mort. Le Christ ressuscite avec ses plaies : « Mets ta main dans mon côté », dit-il à
Thomas. Car, avec saint Thomas, ce n'est pas « Je ne crois que ce que je vois », comme le disent ceux qui
répètent sans avoir lu, mais c'est « Je
ne crois que là où je mets le doigt » - et le doigt dans la blessure ! Le
mystère de la Résurrection n'est donc pas l'abolition de notre finitude mais
son accomplissement. C'est un enjeu fondamental qui s'explicite davantage face
à la logique de la croissance et du progrès sans limite, qui va jusqu'à
détruire la structure même du corps et de la pensée humaine. L'hérésie
techno-économique nous fait entendre autrement le mystère pascal. Et on verra
sans doute que, de plus en plus, devant la fascination des gadgets, pour vivre
une vie simplement humaine, il faudra être héroïque et croire en la
Résurrection.
Pour le dire un peu
prosaïquement, la Résurrection aurait en quelque sorte une tonalité
écologiste...
Oui, à condition de ne pas réduire l'événement chrétien à une idéologie,
mais de dilater l'écologie jusqu'au mystère divin, comme le fait le pape
François, dans Laudato si', lorsqu'il
rappelle la dimension cosmique de l'eucharistie, ou qu'il fonde l'interdépendance
des créatures dans la communion des personnes de la Trinité. En tout cas, Dieu
nous parle par les Écritures, qui sont une grille de lecture, mais aussi par
les événements, qui sont un texte à déchiffrer à partir de cette grille : nous
devons lire les signes des temps. Or, aujourd'hui, notre horizon mondain est un
horizon d'extinction, pas seulement de la biodiversité mais de l'espèce
humaine. Le vertige progressiste ne tient plus, même si beaucoup de catholiques
ont en leur temps donné dans cette utopie, comme l'a très bien montré le
journaliste Fabrice Nicolino à propos du monde agricole, du temps où l'on
croyait que les pesticides et la surexploitation industrielle permettraient de
mieux nourrir les hommes. On peut tout légitimer au nom de l'amour du prochain,
y compris les destructions les plus incroyables. Il suffit de rester abstrait.
Mais aimer le prochain, ce n'est pas abstrait. Le Christ était un charpentier.
Et il parle de son Père comme d'un vigneron. Il ne s'agit pas que de métaphores
révolues. Il s'agit de considérer sérieusement le « fruit de la terre et du travail des hommes » qui fait partie
intégrante de la célébration de la Résurrection.
Comment concilier cette
vision sobre de la Résurrection avec des notions un peu clinquantes, telles que
le « corps glorieux du Christ » ?
L'histoire de l'art nous montre déjà que si vous pensez la gloire, vous
devez tout de même avoir un corps humain, ce qui est déjà quelque chose. Car le
corps humain apparaît dès lors à la fois comme une nécessité (il ne s'agit pas
que de l'âme) et comme une limite indépassable (il ne s'agit pas d'un cyborg).
Et puis, encore une fois, relisons les Évangiles. Comment se présente ce « corps glorieux » ? Marie Madeleine le
prend pour un jardinier, et même pour un voleur de cadavre. Situation similaire
avec les marcheurs d'Emmaüs, qui le prennent pour le benêt : tu es bien le seul
habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci... Quand il
apparaît aux disciples, il ne leur dit pas :
« Voyez mon visage radieux », ni : «
Voyez mes ailes », mais : « Voyez mes
mains et mes pieds, c'est bien moi. » Il leur montre des trous. Voilà le
corps glorieux ! Alors soit on lit les Écritures, soit on plane, mais alors,
avec ce spiritualisme nuageux, on devient complice de la dévastation générale.
Quel lien peut-on faire
entre la Résurrection et la naissance ?
Être né, c'est avoir reçu une vie que, par définition, on ne s'est pas
donné à soi-même. Être ressuscité, c'est aussi recevoir une vie, que l'humanité
tout entière, cette fois, ne peut se donner à elle-même. L'analogie est forte.
Accepter le mystère de sa naissance, c'est accepter les parents qu'on a, la
langue qu'on a reçue, l'environnement où l'on a grandi... Ce n'est pas facile
tous les jours. Ça pourrait être mieux. Les parents sont toujours des personnes
incompétentes : ils exercent une autorité simplement parce qu'ils ont couché
ensemble, sans la supervision d'un expert. Mais, justement, si les parents sont
incompétents, c'est parce que la famille n'est pas une entreprise qui «
fonctionne », c'est le lieu où la vie est transmise comme ce qui nous dépasse.
Heureusement que nos parents ne sont pas parfaits, cela prouve aux enfants
qu'ils ne sont pas des dieux et cela leur permet d'échapper à leur emprise pour
se tourner, avec eux, vers le Père. Accepter la naissance, c'est donc accepter
la vie comme un don qui nous transcende. Or la Résurrection nous présente aussi
la vie comme un don qui nous transcende. Et c'est même elle, ultimement, qui
nous fait accepter le fait de notre naissance, avec toutes ses limitations. Les
religions sans résurrection, et même les athéismes, ont beaucoup de mal avec la
naissance, qu'ils voient comme une chute. Il y a pour eux un « inconvénient
d'être né », ne serait-ce que parce qu'on se retrouve dans un corps vulnérable
et dans un drame historique qu'on n'a pas choisis. Pour accepter le fait d'être
né comme une merveille, ainsi que le suppose n'importe quelle fête
d'anniversaire, il faut entrevoir que ce drame est celui d'une rédemption.
Si on a du mal à croire
en la Résurrection, dites-vous aussi, c'est parce qu'on a désormais du mal à
croire à la mort...
Les gens qui croyaient en la Résurrection étaient beaucoup plus en contact
que nous avec la mort et surtout avec le mort, dans son poids, dans sa rigidité
cadavérique. Pour nous, il est devenu banal que le corps de la personne que
nous avons aimée soit manipulé en dernier lieu par des spécialistes tarifés.
Ivan Illich au Mexique a vu avec horreur ce passage de la toilette funéraire traditionnelle
et familiale aux entreprises de pompes funèbres. Il voyait que l'argent
arrachait à l'homme son rapport au corps du défunt. Dans l'Évangile, les femmes
qui reçoivent la première annonce de la Résurrection sont celles qui
s'apprêtent à oindre le corps mort de Jésus. Si nous perdons le dernier contact
avec le mort, nous perdons aussi le sens du ressuscité. Dans un monde de
simulation et de projections virtuelles, nous sommes face à des objets ni
vivants, ni morts, ni nés. La question de la mort ne se pose même pas. Celle de
la Résurrection s'efface avec elle.